Formation des chômeurs : une obligation de résultat

ANALYSE. En mettant 14 milliards d’euros dans la formation des chômeurs non qualifiés et des jeunes décrocheurs, le gouvernement mise gros. Mais, pour les faire vraiment revenir dans l’emploi, il ne faudra pas rééditer les erreurs du passé.

En stigmatisant mercredi dernier en Corrèze « ceux qui foutent le bordel » au lieu d’aller regarder les emplois disponibles à quelques kilomètres de chez eux, alors que certains en ont les compétences, Emmanuel Macron n’a pas manqué  de s’attirer les foudres de ceux qui dénoncent son arrogance. Quelques heures plus tard, lors de la table ronde clôturant son déplacement, le chef de l’Etat a rejoué la même scène, sans employer le mot qui fâche : « Il existe des situations qui ne permettent pas de protéger tous les emplois », a-t-il déclaré. Ajoutant que la bonne politique ne consiste pas à verser « des indemnités extralégales » ou à faire des « promesses en l’air », mais à développer les compétences des salariés tout au long de leur carrière pour pouvoir rebondir en cas de coup dur.

La polémique mise de côté, ces propos ont le mérite de mettre le doigt sur un problème bien français : alors qu’on compte  3,8 millions d’inscrits à Pôle emploi sans activité (un record), nombre de PME doivent faire une croix sur des commandes faute d’arriver à recruter. A cela, plusieurs raisons : manque d’attractivité du secteur (c’est notamment le cas dans l’industrie), éloignement géographique, mais aussi manque cruel de personnes répondant aux profils recherchés. 

Cause nationale

C’est tout l’enjeu du grand plan d’investissement pour les compétences dévoilé fin septembre par le gouvernement. En promettant d’y consacrer 14 milliards sur cinq ans, l’exécutif a confirmé qu’il place la formation continue au même plan que la flexibilisation du Code du travail pour venir à bout du chômage de masse. La preuve par les chiffres : le taux de chômage des bac +2 ou plus est inférieur à 6 %, contre près de 20 % pour les non-qualifiés.

Inédit par son ampleur, mais surtout par sa durée, le plan,  qui sera couplé à une grosse réforme à venir du fonctionnement de la formation continue , doit faire baisser d’un point le taux de chômage structurel en  remettant en emploi 300.000 jeunes décrocheurs ou chômeurs peu qualifiés dans cinq ans, même si l’exécutif compte bien faire mieux.

Faire mieux ? A tout le moins, car à y regarder de près, les objectifs laissent perplexe : 14 milliards pour former 2 millions de personnes (dont 200.000 en incluant l’extension de la Garantie jeunes, qui tient plus de l’accompagnement), soit une moyenne de 7.000 euros par formation, c’est beaucoup. Ce qui l’est nettement moins, en revanche, c’est le taux de retour en emploi visé, de 15 % « seulement » (300.000 sur 2 millions).

Autrement dit, pour 85 % des bénéficiaires du plan, l’Etat, donc le contribuable, aura dépensé de l’argent pour… rien. Outre le gâchis financier, on imagine le gâchis psychologique vis-à-vis de personnes à qui on aura fait miroiter une sortie de la précarité sans y croire vraiment.

La Fédération de la formation professionnelle n’a pas manqué de réagir devant ce défaut apparent d’ambition. Son étonnement est d’autant plus légitime que le taux de retour en emploi durable six mois après une sortie de formation ressort en moyenne à 28 %, selon Pôle emploi. Ce n’est pas glorieux, mais c’est quand même mieux que les 15 % visés.

Le rôle des régions et des partenaires sociaux

Alors comment éviter d’arroser le sable ? Sans chercher une logique « adéquationiste » absolue qui ferait coller à 100 % les formations aux postes à pourvoir, cela passe par un recensement des besoins de main-d’oeuvre bassin d’emploi par bassin d’emploi. Les régions et les partenaires sociaux joueront un rôle clef pour cela, a promis le Premier ministre.

Ensuite, les formations dispensées doivent être suffisamment longues pour déboucher sur une vraie qualification. Mieux vaut financer les trois modules d’une formation pour un seul chômeur (prêt à s’engager) que le premier des trois modules à trois chômeurs différents.

Engagé trop tard dans le quinquennat,  le plan « 500.000 » de François Hollande a loupé le coche faute d’avoir rempli ces conditions. Il a surtout servi à sortir quelques mois des centaines de milliers de personnes des statistiques du chômage à quelques mois de l’élection présidentielle.

Pour peu que les crédits suivent bien, le plan Macron a le temps devant lui. Attention toutefois à  ne pas verser dans la qualification pour la qualification . A cet égard, l’exemple de la PME Crouvezier Développement est édifiant. Située à Gérardmer, dans les Vosges, l’entreprise, née il y a cent cinquante ans et spécialisée dans l’ennoblissement textile, recherche désespérément quatre ouvriers non qualifiés. « Je suis prête à les former », a témoigné récemment sa dirigeante, Séverine Crouvezier. Seule exigence, qu’ils fassent preuve d’autonomie, ce qui suppose de savoir lire, compter ou de connaître ses tables de multiplication.

Las, après avoir frappé à la porte de Pôle emploi, des missions locales, des agences d’intérim sans oublier Leboncoin.fr, quelques rares candidats se sont présentés, mais aucun ne maîtrisait les savoirs de base. Alors, face aux 14 milliards d’euros promis, la jeune femme attend de voir. « Il va falloir que ce soit utilisé à bon escient », a-t-elle lâché, déplorant que « personne ne l’appelle pour connaître ses besoins ». En attendant, quatre emplois restent à pourvoir…